« Aujourd’hui on part en exploration.
Mon frère [1] a suspendu une gourde de soldat, avec du feutre kaki autour et un lacet de cuir pour tenir le bouchon, c’est lui le chef.
Ma sœur, c’est l’infirmière, elle a mis dans un mouchoir un gros morceau d’ouate pour soigner nos blessures.
Moi, j’ai mon lance-pierres et plein de munitions : ma poché est remplie de noyaux de cerises, ramassés dans les herbes et lavés…
Les sangliers peuvent venir, je suis armé !
Si c’est des lions, nous devons faire comme si… et ne pas les regarder, comme Jim la Jungle [2].
Les éléphants, c’est trop gros, il n’y en a pas ici.
On part, je ne sais pas par où… Basse Montgnoule [3] ou par « li bwè del’ moule » ? [4]
Le sentier est plein de fosses et de bosses, on a traîné des troncs d’arbre, il y a plein de branches qui traînent et me griffent les jambes et des pommes de pin.
Des rondes, dures, avec des grosses écailles, et des longues, douces et un peu molles qui collent aux doigts !
Des beaux champignons, des bruns tout plats, des rouges et des longs qui sentent mauvais.
Et, surtout des énormes fourmilières, plus hautes que moi, avec des colonnes de grosses fourmis noires, un peu molles ,parfois même avec des ailes.
Ça sent bon !
Sur l’ordre de mon frère, nous reprenons notre marche, mes sandales de caoutchouc me blessent un peu, mais comme je suis un explorateur je n’ai pas mal !
On sort du bois, le sentier se faufile sous une forêt touffue de fougères géantes, on avance dans un tunnel de verdure, il fait frais, on accroche au passage, des toiles d’araignée qui plaquent dans les cheveux.
Ma sœur se frotte la tête, pleurniche… c’est une fille !
Les fougères deviennent plus petites, avec des ronces et des petits chardons qui piquent… et nous voici devant un tapis de bruyère, tout mauve et bruissant …ça zûne à-tout-va.
C’est plein de guêpes, d’abeilles, de gros « culs-blancs », c’est des bourdons.
Un banc de rocher, brun rayé de blanc apparaît : il fait penser au dos d’un dragon, il est trop chaud pour s’asseoir, couvert d’insectes qui courent dans tous les sens et de deux lézards dont notre présence ne semble pas troubler la sieste.
Dans le ciel, deux buses planent en rond…
Je suis sûr qu’elles nous espionnent, prêtes à nous attaquer, comme le petit mouton de Harre et Hotte.
Mon lance-pierre ne peut rien contre d’aussi terribles ennemis !
On marche, on traverse des prairies , un ruisseau, je traîne les pieds, je n’en peux plus.
Un tronc d’arbre amical nous offre enfin le confort d’un siège, rugueux mais reposant…Ouf !
J’ai ôté mes sandales, elles sont devenues trop petites et j’ai une « cloche » où la bride frotte.
Jean, qui est parti en éclaireur, revient; il est « tout règuèdé » : il a trouvé, pas loin d’ici, un chemin empierré, on arrive!!!
Où ?
Nous ne nous posons pas de question,
Nous sommes sauvés.
Pieds nus, mes sandales étant insupportables, je reprend le chemin de la gloire…entre deux arbres, devant une petite maison ensoleillée, un gros ange avec un ramon [5] nous regarde venir avec ahurissement !
On aurait des plumes sur la tête et un os dans le nez qu’elle n’aurait pas l’air plus perplexe (encore un beau mot, mais celui-là, je le connais).
On est accueillis comment des Rois Mages.
Dans la cuisine toute fraîche, les pieds dans un bassin d’eau, l’ange nous a donné de l’eau, des tartines de « bourîs », une pomme d’août [6], des petites groseilles… quel délice !
Quelqu’un est parti à vélo pour téléphoner à Chène-a-l’Pierre, pour prévenir nos parents…[7]
J’ai ouvert les yeux un instant, on m’installait entre les caisses de myrtilles, dans la camionnette de Robert, le marchand de beurre… et je n’ai émergé totalement que le lendemain à midi.
On nous avait, paraît-il, retrouvés à Trou-de-bras ![8] »
Louis Bologne
— Notes et références —
[1] Jean (1922-2023) et Simone dite Monette (1924-1988) Bologne, nés à Liège dans le quartier Ste Marguerite.
[2] Jungle Jim est une bande dessinée américaine créée par le scénariste Don Moore et le dessinateur Alex Raymond et dans la presse américaine du 7 janvier 1934 à 1954 sous forme de comic strip. Elle a été traduite et publiée en français sous le titre Jim la jungle dès fin 1934 dans Le Journal de Mickey. L’expédition date donc des années 1935 à 1938. Source Wikipedia
[3] Monchenoule ?
[4] Pas par Bois-del-Moule, qui est situé de l’autre côté de la route et du vicinal, vers Mormont – NDLR
[5] Ramon : Balai fait de rameaux d’arbres, pour nettoyer les allées d’un jardin
[6] La Transparente blanche ou Pomme d’août est une variété de pomme provenant des Pays baltes et introduite en France vers 1815 (vraisemblablement ramenée par des soldats lors de la campagne de Russie en 1812 comme la Colapuy). Cette variété est probablement la meilleure des pommes précoces (pommes d’été). C’est une bonne pomme de cuisson qui donne des compotes très fines.
[7] Pas de GSM et même pas de téléphone dans toutes les maisons à l’époque. Il y avait un téléphone par village, le pluis souvent chez le bourgmestre ou chez un conmmerçant. A un appel reçu, il fallait envoyer un gamin à vélo prévenir la personne concernée (et ça faisait tout un événement) qui devait alors se déplacer et, bien souvent, demander de l’aide pour recontacter l’opératrice. Bien évidemment, malgré la discrétion proverbiale des opératrices, toute la région était au courant des nouvelles quelques minutes après l’intéressé.
[8] Chêne-al-Pierre est, à vol d’oiseau, a une distance de 4 km de Trou-de-Bra, soit à 7 à 10 km de jungle pour nos aventuriers, âgés entre de 13 à 9 ans. Trou de Bra (en wallon : Traus-d’Brâ) est un village de la commune de Lierneux au sud de la province de Liège en Région wallonne (Belgique). Ce petit village ardennais se situe le long de la N.645 qui suit la vallée de la Lienne de Lierneux à Targnon et au confluent de la Lienne et du ruisseau de Mierdeux. Source Wikipedia.





